L’impuissance du RRH, témoin lucide
Vous le sentez depuis des semaines. Cette tension sourde dans les réunions, ces apartés qui s’interrompent quand vous arrivez, ces regards qui ne se croisent plus. En tant que RRH, vous avez l’œil entraîné : ce n’est pas un simple conflit interpersonnel, pas une divergence passagère sur un dossier. C’est plus profond, plus insidieux. C’est une fissure qui traverse désormais toute l’équipe, la divisant en deux camps qui se regardent en chiens de faïence.
Vous avez essayé les méthodes classiques :
- rappel des valeurs communes,
- team building,
- médiation informelle.
Rien n’y fait. Pire, vous sentez que chaque initiative est décryptée, instrumentalisée, récupérée par l’un ou l’autre camp comme preuve de votre partialité supposée. Vous voilà dans cette position inconfortable du soignant qui diagnostique la maladie mais se sent impuissant à la guérir, coincé entre votre responsabilité de préserver la santé de l’organisation et les limites de votre capacité d’intervention.
Cette impuissance n’est pas une fatalité. Mais elle exige de comprendre d’abord la mécanique du clivage pour identifier les leviers d’action réellement efficaces.
Étude de cas : l’équipe digitale déchirée
Le contexte
L’équipe digitale d’une entreprise industrielle de 200 personnes comptait quinze collaborateurs. Deux ans plus tôt, elle avait été créée en fusionnant d’une part les trois développeurs historiques de l’entreprise (profils seniors, autodidactes, connaissant intimement les processus métier) et d’autre part une équipe de sept jeunes diplômés recrutés pour accélérer la transformation digitale.
Au début, les tensions étaient sporadiques : débats vifs sur les choix technologiques, désaccords sur les méthodes de travail. Classique dans toute fusion d’équipes. Mais en l’espace de six mois, quelque chose a basculé.
Le déclencheur
L’incident déclencheur est survenu lors d’une migration technique majeure. Les développeurs historiques avaient proposé une approche prudente, par étapes. Les nouveaux plaidaient pour une refonte complète, plus moderne mais plus risquée. Le directeur des systèmes d’information, pressé par la direction, a tranché en faveur de la solution radicale. La migration a connu des bugs critiques pendant trois semaines, paralysant partiellement la production.
Les reproches ont fusé. Les anciens ont accusé les nouveaux d’incompétence et d’irresponsabilité. Les nouveaux ont rétorqué que les anciens avaient saboté le projet en ne partageant pas toutes les informations nécessaires. Chacun a trouvé dans cet échec la confirmation de ce qu’il pensait de l’autre.
L’escalade
À partir de ce moment, tout s’est polarisé. Deux leaders informels ont émergé : Marc, développeur historique de 45 ans, et Léa, cheffe de projet de 29 ans. Sans l’avoir cherché, ils sont devenus les porte-parole de deux visions irréconciliables.
Les signes du clivage se sont multipliés :
- Deux canaux Slack parallèles se sont créés spontanément, où chaque groupe commentait les décisions et comportements de l’autre.
- Les déjeuners se prenaient désormais systématiquement en groupes séparés.
- En réunion, les interventions des uns étaient systématiquement contestées par les autres, non sur le fond mais sur la forme, la légitimité, l’intention supposée.
- Les informations ne circulaient plus : chaque camp gardait pour lui certaines données, créant des asymétries d’information qui alimentaient la méfiance.
- Les nouveaux projets étaient évalués non sur leur mérite mais sur leur origine : une idée venant des « anciens » était automatiquement jugée obsolète par les « nouveaux », et réciproquement.
Les dommages collatéraux
La RRH, Claire, a assisté impuissante à la dégradation. Trois personnes sont parties en huit mois, toutes évoquant dans leurs entretiens de départ un « climat devenu toxique ». Les arrêts maladie se sont multipliés. Les projets prenaient du retard car chaque décision technique déclenchait des débats interminables.
Le plus troublant était le recrutement : les nouveaux arrivants étaient immédiatement « récupérés » par l’un ou l’autre camp, contraints de choisir leur camp dès les premières semaines sous peine d’être ostracisés par tous.
Claire a tenté plusieurs interventions :
- Organisation d’un séminaire d’équipe (qui s’est transformé en tribunal où chacun a dressé la liste des griefs)
- Médiation bilatérale entre Marc et Léa (qui ont tous deux affirmé leur bonne foi et accusé l’autre)
- Formation à la communication non-violente (dont les techniques étaient utilisées… pour formuler plus subtilement les reproches)
Rien ne fonctionnait. Pire, Claire sentait qu’elle perdait elle-même sa neutralité, commençant à trouver un camp plus raisonnable que l’autre selon les jours.
Le tournant
Le déblocage est finalement venu d’une triple intervention :
- La direction a reconnu publiquement sa part de responsabilité dans la crise, notamment la décision précipitée sur la migration technique.
- Un coach externe a été mandaté, non pour « réparer » l’équipe, mais pour créer un espace de dialogue structuré.
- L’organisation du travail a été repensée : des binômes mixtes « ancien-nouveau » ont été imposés sur les projets critiques, avec un système de parrainage technique réciproque.
En six mois, la température est descendue. Les deux camps existent encore, mais le dialogue a repris. Les gens se parlent à nouveau, et surtout, ils travaillent ensemble sur des objectifs partagés plutôt que de se focaliser sur leurs différences.
FAQ : Comprendre et agir face au clivage d’équipe
Quels sont les signes avant-coureurs d’un clivage qui s’installe ?
Le clivage d’équipe ne surgit pas du jour au lendemain. Il suit généralement une progression prévisible :
Phase 1 – La différenciation : L’équipe se divise naturellement en sous-groupes selon des affinités (âge, parcours, fonction). C’est normal et même sain.
Phase 2 – La polarisation : Les différences s’accentuent et se rigidifient. On commence à parler en termes de « nous » et « eux ». Les stéréotypes se cristallisent : « les anciens sont fermés au changement », « les nouveaux ne comprennent rien au métier ».
Phase 3 – Le conflit ouvert : Un incident déclenche une escalade. Chaque camp attribue les intentions les plus négatives à l’autre. Les griefs s’accumulent et sont ressassés.
Phase 4 – La rupture : Les deux groupes ne collaborent plus que par obligation minimale. Ils développent des stratégies pour se contourner mutuellement. Le dialogue devient impossible.
Les signaux d’alerte incluent : la formation de sous-groupes étanches, la multiplication des non-dits, l’augmentation des plaintes informelles, la baisse de la participation en réunion plénière, la sur-participation dans les espaces informels (conversations de couloir), les départs groupés.
Quels sont les risques réels pour l’entreprise ?
Au-delà de l’inconfort, un clivage d’équipe génère des risques tangibles :
Risques opérationnels : Ralentissement des projets, multiplication des erreurs par défaut de communication, redondance d’efforts, perte d’efficacité collective pouvant atteindre 40 à 60% de la capacité productive selon certaines études.
Risques humains : Augmentation de l’absentéisme et des arrêts maladie, épuisement professionnel (particulièrement chez ceux qui tentent de maintenir des ponts), départs de talents (souvent les meilleurs partent en premier car ils ont des options), dégradation de la santé mentale des collaborateurs pris dans le conflit.
Risques stratégiques : Impossibilité d’innover (l’innovation nécessite la confrontation constructive d’idées diverses), incapacité à attirer de nouveaux talents (la réputation se répand vite), perte de clients ou partenaires (qui perçoivent le dysfonctionnement), coûts cachés considérables (turnover, recrutement, formation, perte de productivité).
Risques juridiques : Risque de harcèlement moral collectif, exposition aux prud’hommes pour défaut de protection de la santé des salariés, responsabilité de l’employeur en cas de burn-out ou dépression liés au climat de travail.
Pourquoi les interventions classiques échouent-elles souvent ?
Les approches habituelles butent sur plusieurs obstacles :
Le déni de responsabilité : Chaque camp se perçoit comme victime et l’autre comme agresseur. Toute tentative de « partage des responsabilités » est vécue comme une injustice par les deux parties.
L’instrumentalisation des outils : Les techniques de communication ou de résolution de conflits sont détournées. On apprend à formuler « en CNV » pour mieux pointer les fautes de l’autre.
Le piège de la neutralité : Le RRH ou médiateur interne qui tente de rester neutre est accusé de complicité passive, voire d’être dans le camp adverse. Chaque geste est interprété.
La logique du bouc émissaire : Les tentatives de résolution se focalisent souvent sur les « meneurs » identifiés, mais le clivage est un phénomène systémique qui dépasse les individus.
L’absence de cadre sécurisant : Sans structure d’intervention claire et engagements de la direction, les tentatives de dialogue tournent au règlement de comptes.
Que peut faire la RRH sans coach externe ?
Même sans intervenant extérieur, plusieurs leviers d’action existent :
Restaurer les conditions du dialogue
- Instaurer des règles de communication explicites en réunion (temps de parole, interdiction de couper, droit de réponse)
- Créer des espaces d’expression sécurisés où chacun peut parler sans être interrompu ni jugé
- Utiliser des formats structurés (talking stick, tour de table obligatoire) pour garantir l’équité de parole
Recréer de l’interdépendance positive
- Identifier des objectifs qui ne peuvent être atteints que par collaboration entre les deux groupes
- Créer des binômes ou trinômes mixtes sur des missions valorisantes
- Instaurer un système de parrainage croisé où chacun transmet son expertise à l’autre groupe
Travailler sur les représentations
- Organiser des ateliers où chaque groupe explicite ses contraintes, ses peurs, ses besoins (sans l’autre groupe présent d’abord)
- Faire ensuite une restitution croisée pour favoriser la compréhension mutuelle
- Utiliser des méthodes projectives (métaphores, dessins) pour contourner les défenses et accéder aux émotions réelles
Agir sur l’organisation du travail
- Redéfinir les rôles et responsabilités pour clarifier les contributions de chacun
- Modifier l’espace de travail pour favoriser les interactions informelles mixtes
- Revoir les processus pour éliminer les zones de flou qui alimentent les conflits
Impliquer la hiérarchie
- Faire reconnaître par le management sa part éventuelle de responsabilité dans la genèse du conflit
- Obtenir un engagement clair et visible de la direction sur les attentes comportementales
- Établir des conséquences explicites en cas de comportements destructeurs
Protéger les personnes
- Identifier et accompagner individuellement les collaborateurs les plus affectés
- Créer des espaces de soutien (groupes de parole, coaching individuel)
- Rester vigilant sur les signaux de souffrance (absentéisme, isolement, changement de comportement)
Quand et comment faire appel à un coach externe ?
L’intervention d’un coach ou consultant externe devient nécessaire quand :
- La RRH se sent elle-même happée émotionnellement par le conflit
- Les tentatives internes ont échoué et aggravé la situation
- La direction elle-même est impliquée dans le clivage
- L’ampleur du conflit dépasse les ressources internes
- Une neutralité absolue est indispensable à la crédibilité de la démarche
Choisir le bon intervenant
- Privilégier un professionnel expérimenté en médiation systémique d’équipe (pas seulement en coaching individuel)
- Vérifier les références sur des cas similaires
- S’assurer d’une posture réellement neutre (pas de lien avec l’entreprise ou son secteur)
- Clarifier la méthode proposée et les engagements attendus de chacun
Préparer l’intervention
- Obtenir l’engagement clair de la direction de soutenir la démarche et d’en respecter les conclusions
- Informer transparemment l’équipe des raisons, objectifs et modalités de l’intervention
- Garantir la confidentialité des échanges individuels
- Définir des indicateurs de succès réalistes (un clivage profond ne se résout pas en deux séances)
Accompagner le processus
- Le RRH reste un acteur clé même avec un intervenant externe
- Maintenir un suivi régulier de l’évolution du climat
- Relayer et incarner les changements organisationnels nécessaires
- Assurer la continuité après le départ du coach externe
Budget indicatif
- Comptez entre 3 000 et 8 000 euros pour une intervention de 3 à 6 séances sur 3-4 mois
- L’investissement est à mettre en regard du coût d’un clivage non traité : turnover, perte de productivité, arrêts maladie, impact sur la marque employeur
Combien de temps faut-il pour réparer une équipe clivée ?
La temporalité de reconstruction dépend de plusieurs facteurs, mais quelques repères :
Phase d’urgence (1-2 mois) : Stabiliser la situation, stopper l’hémorragie (départs, dégradation), instaurer un cadre minimal de travail commun. L’objectif n’est pas encore la réconciliation mais la coexistence professionnelle.
Phase de dialogue (2-4 mois) : Créer les conditions d’une expression authentique des ressentis, travailler sur les représentations mutuelles, identifier les besoins et peurs de chaque groupe. Les premières collaborations concrètes redémarrent.
Phase de reconstruction (4-8 mois) : Recréer de l’interdépendance positive, accumuler des expériences de collaboration réussie, réhabiliter la confiance pas à pas. Les automatismes de collaboration se rétablissent progressivement.
Phase de consolidation (6-12 mois) : Ancrer les nouveaux modes de fonctionnement, célébrer les progrès, rester vigilant aux rechutes. L’équipe retrouve une dynamique positive sans nier l’histoire.
Un clivage profond ne se résorbe jamais complètement : des traces subsistent. Mais une équipe peut retrouver une capacité de travail collectif satisfaisante et même sortir plus mûre de l’épreuve si la crise est bien accompagnée.
Conclusion : l’art du possible
Face à une équipe clivée, le sentiment d’impuissance de la RRH est légitime mais pas définitif. La clé réside dans trois prises de conscience :
Premièrement, un clivage n’est pas un échec des individus mais un échec du système. Il ne s’agit pas de trouver les coupables mais de réparer les conditions du vivre-ensemble professionnel.
Deuxièmement, la réparation ne passe pas par l’effacement du conflit ou le déni des différences, mais par la reconstruction d’un cadre où ces différences peuvent coexister et même s’enrichir mutuellement.
Troisièmement, le RRH n’a pas à porter seul cette responsabilité. Son rôle est d’alerter, de proposer des solutions, de mobiliser les ressources nécessaires (internes ou externes), mais la transformation n’adviendra que si la direction s’engage et si chaque membre de l’équipe accepte sa part de responsabilité.
Une équipe déchirée peut se reconstruire. Pas à l’identique, pas sans cicatrices, mais avec la possibilité d’une maturité collective nouvelle. À condition d’agir avec lucidité, courage et persévérance.







