L’art de ne faire que passer…

Il y a un paradoxe au cœur du métier de coach, un paradoxe que peu de professions assument aussi frontalement : nous travaillons à devenir inutiles.

Non pas par modestie de façade, mais parce que c’est la finalité même de notre présence. Contrairement au consultant qui s’installe dans l’organisation, ou à l’expert qui vient déposer ses solutions clés en main, le coach n’est qu’un visiteur du soir.

Il arrive, il ouvre un espace, il repart. Sa réussite se mesure à l’aune de sa propre disparition : plus le client devient souverain et autonome, plus la mission touche à sa fin. C’est en quelque sorte : le comble de la position méta !

Cette posture d’itinérance, ce décalage assumé par rapport aux figures d’autorité classiques — le sachant, le chef, le maître — a quelque chose d’ancien. Et si elle ne datait pas d’hier ?

Bien avant les entreprises, les cabinets de conseil et les certifications, d’autres figures incarnaient déjà cette fonction si particulière : celle du miroir impertinent, celui qui ne s’attarde jamais assez longtemps pour devenir un pouvoir, mais juste assez pour déplacer un regard.

Le ménestrel et le coach : l’apprentissage par le détour

Au Moyen Âge, le ménestrel et le troubadour n’imposaient pas une leçon dogmatique du haut d’une chaire. Ils passaient — de château en château, de cour en cour — et transmettaient par le détour : la musique, la poésie, le conte, la fable. Leur enseignement était initiatique précisément parce qu’il n’était jamais asséné. Il se glissait dans une mélodie, une image, une chute inattendue, et c’est le seigneur ou la dame qui devait faire le chemin jusqu’au sens.

C’est très exactement ce que fait la question du coach. Elle n’apporte pas la réponse ; elle vient gratter, comme la chanson du trouvère, là où ça fait mal — ou là où ça dort. Elle dérange une certitude confortablement installée, non pour blesser, mais pour ouvrir une brèche.

Car l’initiation, dans toutes les traditions, passe toujours par une mise à l’épreuve de l’ego. Ce n’est pas un hasard si les récits initiatiques anciens comportent presque tous une figure qui vient bousculer le héros avant de le laisser repartir transformé. L’impertinence bienveillante du coach joue ce rôle : elle ébranle juste assez pour libérer l’action, elle défait un nœud de certitudes pour laisser émerger un angle inédit sur le problème. Ce n’est pas de la provocation gratuite — c’est un service rendu à la liberté de penser de l’autre.

De la marginalité d’hier à la légitimité d’aujourd’hui

Les comédiens, les fous du roi, les philosophes errants, les troubadours : toutes ces figures ont longtemps vécu aux franges de la société.

On les tolérait, on les invitait parfois avec plaisir, mais on s’en méfiait aussi. Ils disaient une vérité que personne d’a

utre n’osait dire — au prix, souvent, d’une précarité de statut. Le fou du roi pouvait tout dire, à condition de rester fou aux yeux de tous, donc sans pouvoir réel.

La grande bascule du XXIe siècle, c’est l’institutionnalisation de cette posture. Le coach exerce une fonction impertinente — il interroge, il déstabilise, il refuse parfois de répondre à la question qu’on lui pose pour en poser une meilleure — mais il le fait au sein d’un cadre reconnu, déontologique, structuré, avec des règles de confidentialité, de supervision, d’éthique.

C’est un privilège assez inédit dans l’histoire des sociétés humaines : avoir créé un statut officiel, rémunéré et légitime, pour des professionnels dont le rôle assumé est d’inviter à la prise de recul et à l’émancipation. Le fou du roi est devenu un métier certifié. On peut s’en amuser — on devrait surtout s’en réjouir.

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Ce que cela change pour le client

Accepter de travailler avec un coach, c’est accepter de faire entrer dans sa vie quelqu’un qui ne s’attachera pas aux certitudes mises en avant— et qui repartira dès que la client aura retrouvé ses propres clés. C’est une relation qui a une fin inscrite dans son commencement, ce qui change tout : elle n’a rien à gagner à garder le client en dépendance.

C’est aussi s’autoriser à offrir à son ego un espace de jeu et de remise en question sans danger, protégé par le cadre professionnel. On peut se tromper devant un coach, changer d’avis, se contredire, pleurer, douter tout haut — le troubadour n’a jamais jugé le seigneur qui l’écoutait, il l’a simplement invité à se regarder autrement.

Et la fin du voyage initiatique est toujours la même : le client reprend le volant de sa trajectoire. Ce n’est pas le coach qui a trouvé la solution. C’est le client qui, à un moment du chemin, s’est retrouvé face à lui-même dans des conditions suffisamment sûres pour oser voir ce qu’il savait déjà.

Quand le coaching touche au sacré : sens, sobriété, éco-anxiété

Il existe un registre de séances où cette fonction initiatique prend une tonalité plus profonde encore — quand le client n’interroge plus seulement sa performance, son image ou son ambition, mais le sens même de ce qu’il fait de sa vie. L’éco-anxiété, la quête d’un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie intérieure, la question lancinante du « pourquoi » derrière le « comment » : ces sujets convoquent une autre dimension du métier.

On pourrait être tenté de comparer le coach, dans ces moments-là, à un confesseur. Ce serait une erreur, et une erreur instructive. Le prêtre confesseur appartenait à une confession : il n’était pas libre de sa pensée, et sa mission, même généreuse, restait de ramener la brebis égarée dans le troupeau, vers un dogme préexistant.

Le coach fait l’exact inverse : il incite le client à s’affirmer dans sa singularité, à penser par lui-même, à oser s’affranchir de ses conditionnements — y compris ceux que la performance et la réussite sociale lui ont imposés. Il n’y a pas de troupeau à rejoindre. Il n’y a qu’un chemin propre à retrouver.

C’est une spiritualité sans doctrine : elle ne prescrit rien, elle ouvre. Elle ressemble davantage à ce que les traditions contemplatives appellent un accompagnement — une présence qui aide l’autre à écouter ce qui, en lui, sait déjà.

Les vrais coachs et les autres

Il faut ici une précision, presque une mise en garde. Beaucoup de ceux qui se disent coachs aujourd’hui font en réalité de la formation ou du consulting, simplement toiletté de quelques questions savamment orientées vers le conseil qu’ils avaient de toute façon envie de donner. Ce n’est pas nécessairement malhonnête — mais ce n’est pas du coaching.

Le coach authentique — et ils ne sont pas si nombreux, même si chacun peut faire l’effort de s’en rapprocher — ne se soucie pas de son business pendant la séance. Il se soucie de création de valeur pour l’autre, à partir d’un respect inconditionnel qui considère le client non seulement dans ses capacités actuelles, mais dans ses potentiels. Il prend des risques avec la relation : il ne cherche ni à plaire, ni à faire plaisir, ni à être aimé. Il peut être bon communicant, diplomate même — mais jamais au prix d’une compromission. Il sait confronter, quand c’est nécessaire, pour que les lignes bougent vraiment.

Et parce qu’il sait qu’on ne peut accompagner un client que jusqu’au niveau de profondeur auquel on a soi-même accès, le vrai coach travaille sur lui-même, avec humilité et persévérance — en supervision, en psychothérapie, en développement personnel, mais aussi, souvent, à travers une démarche spirituelle incarnée dans le corps : le yoga, le Qi Gong, la méditation. Ce travail n’est pas un supplément d’âme, c’est une condition d’exercice.

Car en bon systémicien, il sait qu’il existe des échos signifiants entre ce que vit le client, la relation qui se construit entre eux, et ce que le coach lui-même traverse pendant la séance. Ce qu’il ressent en séance n’est jamais anodin — c’est souvent une information précieuse sur ce qui se joue, en creux, chez son client ou dans la dynamique de leur relation. Le vrai travail du coach, alors, ce n’est pas seulement d’observer l’autre : c’est de prendre conscience de lui-même en temps réel, de s’ajuster, et d’incarner, dans l’instant même de la séance, le comportement qu’il invite l’autre à explorer.

Le coach contemporain est cet héritier moderne qui a troqué le luth pour le questionnement, la cour du seigneur pour la salle de réunion ou le silence d’une séance, mais qui conserve la même mission profonde : réveiller l’autonomie par un passage fulgurant et libérateur. Il ne reste jamais assez longtemps pour devenir un maître. Il passe juste assez pour laisser une trace.

Et si vous deveniez le coach qui ose vraiment confronter ?

Beaucoup de coachs savent écouter. Beaucoup savent questionner. Mais peu osent confronter avec finesse, au bon moment, sans fragiliser la relation.

Pourtant, c’est souvent là que se produit le véritable déclic.

L’impertinence n’est pas une provocation. C’est un art. L’art de dire ce qui doit être dit, de poser la question qui dérange juste assez, de mettre en lumière les angles morts avec bienveillance et exigence.

Cela ne s’apprend pas dans les livres. Cela se travaille en supervision.

Si vous souhaitez développer une présence plus impactante, affiner votre discernement systémique, apprendre à utiliser ce qui se passe en séance comme un levier de transformation et gagner en liberté dans votre posture de coach, je vous propose un espace de supervision où nous travaillerons précisément ces dimensions.

Parce qu’un coach ne peut accompagner ses clients que jusqu’au niveau de courage et de lucidité qu’il a lui-même développé.

Si cet article a fait écho à votre pratique, prenons le temps d’en parler.

Développer une autre qualité de regard

Il existe une autre manière de travailler cette capacité à prendre du recul et à regarder une situation autrement : développer son intelligence symbolique. Nous sommes habitués à exercer notre intelligence rationnelle, qui analyse les faits et construit des raisonnements, et nous commençons à mieux reconnaître notre intelligence sensible, qui nous permet de percevoir les émotions, les atmosphères et les signaux faibles d’une relation. Le Tarot sollicite une troisième faculté : celle qui permet de relier les perceptions, les images, les analogies et les significations pour faire émerger une compréhension nouvelle.

Cette pratique peut être particulièrement féconde pour un coach. Elle apprend à ne pas s’accrocher trop vite à sa première interprétation, à supporter de ne pas savoir, à observer avant de conclure et à laisser une hypothèse émerger sans la transformer immédiatement en vérité. Elle développe l’intuition, mais aussi l’analyse, le discernement, la prise de recul, le détachement et le lâcher-prise. Autrement dit, elle entraîne précisément cette position méta qui permet au coach de ne pas se confondre avec ce qui se passe dans la relation.

C’est ce travail que je propose d’explorer dans mes formations au Tarot. Je ne réalise pas de tirages pour les coachs : je leur apprends à pratiquer eux-mêmes, avec méthode et discernement. Le Tarot devient alors un laboratoire de l’intelligence symbolique, dans lequel le coach apprend à observer ses propres projections, à mettre plusieurs hypothèses en tension et à utiliser ce qui émerge comme matière de réflexion. Cette compétence peut ensuite enrichir la préparation d’une séance, aider à débrider un questionnement, éclairer une situation systémique ou permettre de prendre conscience d’un « écho » qui se manifeste dans la relation.

Il ne s’agit donc pas d’ajouter un outil de plus à une boîte à outils déjà bien remplie. Il s’agit plutôt de développer une qualité de présence et de perception qui transforme la manière dont on utilise tous les autres outils. Le Tarot peut ainsi devenir, pour le coach qui souhaite approfondir sa pratique, un chemin d’entraînement à cette posture particulière : être suffisamment présent pour percevoir, suffisamment rationnel pour analyser, et suffisamment détaché pour laisser apparaître ce qui n’avait pas encore été vu.

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Paul Devaux

Coach professionnel

Depuis 25 ans, Paul pratique le Coaching professionnel en entreprise, dans une approche systémique. Accrédité à la Société Française de Coaching en 2008, il est également formateur et superviseur de Coachs depuis 2010. Egalement fondateur d'une école de coaching (voir NRGY-trainig.fr).

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