Un modèle de transformation que les coachs gagneraient à redécouvrir
Les modèles de la transformation ne manquent pas dans notre métier. Le cycle de renouvellement de Frederic Hudson décrit les saisons d’une vie professionnelle. La courbe d’Élisabeth Kübler-Ross dit les étapes émotionnelles d’une perte. William Bridges distingue la fin, la zone neutre et le nouveau départ. Le « Voyage du Héros », popularisé par Joseph Campbell, offre une lecture mythologique du chemin individuel.
Il existe pourtant une cartographie bien plus ancienne, à la fois iconographique et systémique : le parcours des 22 arcanes majeurs du tarot.
Loin de toute pratique divinatoire, le tarot propose un modèle de développement de la conscience. Il décrit la traversée d’un individu, figuré par le Bateleur au départ et par le Mat à l’arrivée, qui doit dépasser ses représentations pour actualiser son potentiel. Cette cartographie fonctionne comme un outil projectif : elle ne dit pas ce qui va arriver, elle aide la personne à dire où elle en est.
Voici comment je la lis avec des dirigeants, en trois septénaires et un point de bascule.
1. L’éveil et la prise de posture (arcanes I à VII)
De l’élan initial à la maîtrise
Le voyage s’ouvre avec le Bateleur (I). Tout y est potentiel, rien n’est encore accompli. Les outils sont posés sur la table sans ordre définitif : c’est l’état d’un client qui sait qu’il veut changer, mais qui n’a pas encore choisi par où commencer. On retrouve l’« appel de l’aventure » de Campbell, ou la phase d’élaboration d’un projet.
Pour passer du potentiel à la réalité, il lui faut intégrer les principes de la structure :
- La Papesse (II) et le Pape (V) posent le cadre : mémoire, introspection, savoir transmis, alignement éthique.
- L’Impératrice (III) et l’Empereur (IV) donnent la forme : la créativité brute d’un côté, la structuration matérielle et l’autorité personnelle de l’autre.
La première bifurcation
Avec l’Amoureux (VI), le parcours rencontre son premier carrefour existentiel. Il ne s’agit plus de recevoir des principes mais de choisir : l’intention devient engagement éclairé. Une fois l’arbitrage fait, le Chariot (VII) surgit. L’esprit dirige l’action, l’identité est affirmée, le changement s’engage dans le monde.
Questions de coaching : Qu’est-ce que je construis ? À quoi ai-je dit oui ? Qu’ai-je laissé de côté pour avancer ?
2. La crise de sens et la traversée du désert (arcanes VIII à XIV)
Si les sept premiers arcanes construisent l’affirmation de soi, le deuxième septénaire en éprouve les limites. Les grilles de lecture habituelles cessent de fonctionner.
L’épreuve de la réalité
La Justice (VIII) invite à un bilan sans complaisance : alignement, rigueur, responsabilité. Il prépare la descente intérieure de l’Hermite (IX), figure de la retraite stratégique, du temps long et du discernement.
Cette intériorisation débouche sur la Roue de Fortune (X), point de bascule du cycle. Ce qui fonctionnait hier ne fonctionne plus aujourd’hui, et le contrôle échappe au sujet. Dans le cycle de Hudson, on passe de la phase de plein élan (Go for it) aux « marécages » (Doldrums). Chez Bridges, on quitte la fin pour entrer dans la zone neutre.
Le lâcher-prise indispensable
Pour traverser cette zone d’incertitude, la volonté seule ne suffit plus. La Force (XI) enseigne la maîtrise des pulsions non par la contrainte, mais par l’accueil de la vulnérabilité. Elle prépare l’étape la plus paradoxale du parcours : le Pendu (XII). Il figure l’inversion des perspectives et le renoncement volontaire à l’action directe. Sans cette acceptation de l’immobilité, la transformation reste superficielle. C’est l’équivalent de la « vallée de la mort » des processus de changement organisationnel.
La phase s’achève avec l’Arcane sans nom (XIII), la mort symbolique des attachements obsolètes. Elle permet à Tempérance (XIV) d’opérer la première alchimie : une énergie fluide et apaisée circule enfin entre les polarités de l’être.
Questions de coaching : Qu’est-ce qui ne fonctionne plus ? Qu’est-ce que je refuse de lâcher ? Que se passerait-il si j’arrêtais de lutter ?
3. La transmutation et l’accomplissement (arcanes XV à XXI)
Le dernier tiers du voyage ne consiste plus à construire ni à traverser, mais à transmuter. Ce que la crise a révélé doit être regardé en face, puis intégré.
Affronter l’ombre
Le Diable (XV) nomme ce qui entrave : les chaînes consenties, les dépendances, les croyances limitantes, tout ce qui nous tient sans que nous le voyions. Chez un dirigeant, ce sont souvent la surcharge, le besoin de contrôle ou la peur de décevoir. La Maison-Dieu (XVI), que l’on nomme aussi la Tour, vient alors faire tomber une structure devenue trop étroite. L’effondrement est brutal, mais il libère : ce qui s’écroule n’était déjà plus habitable.
Le retour de la lumière
Après la chute, l’Étoile (XVII) apporte l’espérance, un souffle de confiance, la possibilité de recevoir et de donner à nouveau. La Lune (XVIII) introduit une dernière traversée : celle des peurs, des illusions, de ce qui n’est pas encore clair. C’est l’épreuve de l’incertitude, où l’on apprend à avancer sans tout comprendre. Puis le Soleil (XIX) installe la clarté, la joie et la reconnaissance de ce qui est vraiment soi.
L’accomplissement
Le Jugement (XX) est l’appel : on entend sa vocation et on y répond, en reliant son histoire à un sens. Le Monde (XXI)figure l’accomplissement : l’être est intégré, la danse est possible, la personne habite pleinement sa place.
Le Mat (XXII) referme le cycle sans le clore. Il marche, léger, sans numéro fixe, et rappelle que tout accomplissement est un seuil. Il annonce une nouvelle spirale, un nouveau Bateleur, à un niveau de conscience plus ample.
Questions de coaching : Qu’est-ce qui me tient encore ? Qu’est-ce qui est tombé et m’a libéré ? À quoi suis-je appelé ?
Le tarot en regard des modèles que vous connaissez
Trois modèles, une même traversée
Les coachs connaissent déjà des cartes du changement. Le tarot ne les remplace pas, il les complète par des images. Voici comment elles se superposent.
Le cycle de renouvellement de Hudson
Frederic Hudson décrit quatre phases qui se succèdent tout au long de la vie adulte : Go for it (l’élan), Doldrums (les marécages), Cocooning (le retrait) et Getting Ready (la préparation du nouveau cycle).
| Phase Hudson | Arcanes | Ce qui s’y joue |
|---|---|---|
| Go for it | Bateleur à Chariot (I-VII) | On construit, on s’engage, on affirme sa place. |
| Doldrums | Justice, Hermite, Roue de Fortune (VIII-X) | Les moyens habituels ne portent plus, le sens s’effrite. |
| Cocooning | Force, Pendu, Arcane sans nom (XI-XIII) | On s’arrête, on lâche, on laisse mourir ce qui doit mourir. |
| Getting Ready | Tempérance à Étoile (XIV-XVII) | On recompose, on retrouve de l’énergie, on prépare la suite. |
| Nouveau Go for it | Lune à Monde, puis le Mat (XVIII-XXII) | On traverse les dernières peurs, on s’ancre, et un nouveau cycle commence. |
Le tarot apporte ici ce qui manque souvent au modèle : l’ombre. Le Diable et la Maison-Dieu (XV-XVI) disent que le renouvellement passe aussi par un face-à-face avec ce qui nous entrave et par une chute, ce que « Getting Ready » seul laisse peu voir.
Le voyage du héros
Joseph Campbell décrit un héros qui quitte son monde ordinaire, affronte des épreuves, traverse une crise centrale, puis revient transformé. Christopher Vogler en a tiré une version en 12 étapes, très utilisée en coaching.
| Étape du voyage du héros | Arcane(s) | Lecture |
|---|---|---|
| Le monde ordinaire | Mat ou Bateleur (I) | Un potentiel encore informe. |
| L’appel de l’aventure | Amoureux (VI) | Il faut choisir de partir. |
| La rencontre avec le mentor | Papesse, Pape (II, V) | Un savoir et un cadre sont transmis. |
| Le franchissement du seuil | Chariot (VII) | On s’engage dans le monde. |
| Épreuves, alliés, ennemis | Justice, Hermite (VIII-IX) | Le réel met à l’épreuve. |
| L’approche de la caverne | Roue, Force, Pendu (X-XII) | On entre dans l’incertitude. |
| L’épreuve suprême | Arcane sans nom, Diable, Maison-Dieu (XIII-XVI) | La mort symbolique de l’ancien moi. |
| La récompense | Étoile (XVII) | Espérance et confiance retrouvées. |
| Le chemin du retour | Lune, Soleil (XVIII-XIX) | Traversée des illusions, puis clarté. |
| La résurrection | Jugement (XX) | La vocation est entendue, la personne renaît. |
| Le retour avec l’élixir | Monde (XXI) | Ce qu’on a gagné profite aux autres. |
La différence tient à la forme : le voyage du héros est un récit, alors que le tarot est un jeu d’images que le client peut manipuler. Le coach ne raconte pas une histoire, il dépose une carte, et le client y trouve sa place.
Bridges et Kübler-Ross en un coup d’œil
- William Bridges : la fin correspond à la Roue de Fortune et à l’Arcane sans nom, la zone neutre au Pendu, à Tempérance et à la Lune, le nouveau départ à l’Étoile, au Soleil et au Monde.
- Élisabeth Kübler-Ross : déni, colère et marchandage résonnent avec les résistances de la Roue et du Diable, la dépression avec le Pendu, l’acceptation avec Tempérance et l’Étoile. Ce modèle décrit un deuil, pas un développement, donc la correspondance reste partielle.
Ce que le tarot ajoute
- Une dimension visuelle et projective. Le client ne coche pas une phase, il réagit à une image.
- Un parcours qui boucle. Le Mat renvoie au Bateleur : la fin d’un cycle est un seuil, pas un point final.
- La place de l’ombre. Peu de modèles de coaching nomment aussi nettement le Diable et la Tour.
- Une entrée par le ressenti. Une carte se vit avant de se comprendre, ce qui rejoint le travail corporel.
Précaution : ces correspondances sont une lecture, pas une équivalence. Les modèles n’ont pas été conçus ensemble, et chaque client peut se reconnaître dans une phase différente de celle que vous auriez devinée. Le tableau sert à ouvrir la conversation, jamais à classer quelqu’un.
Ce que cette cartographie du Tarot apporte au coaching
- Un langage commun et non technique. Le client n’a pas besoin de connaître le modèle : une image suffit à ouvrir la conversation.
- Un repère de phase. Savoir si l’on est dans la construction, la crise ou la transmutation évite de proposer un plan d’action à quelqu’un qui a besoin de traverser.
- Des questions précises. Chaque arcane ouvre une question de coaching que le client formule lui-même.
Un cadre indispensable
Cet outil ne prédit rien. Le client choisit de l’utiliser, il interprète ce qu’il voit, et le coach pose des questions sans décoder à sa place. Une carte n’est jamais un diagnostic ni un verdict. C’est ce cadre qui rend le tarot compatible avec une posture de coach professionnel.
Et vous, dans quel arcane se trouve votre client en ce moment ? Et vous-même ? concerne plus l’adaptation au monde extérieur, mais la libération des conditionnements profonds et l’intégration de la totalité psychique.
Aller plus loin sur les liens entre le Tarot et le coaching :





